Du fond du puits

Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate

Eloge de la décadence

Cette époque me fascine. Nous vivons un moment particulièrement paradoxal où l’inculture et la perte totale de recul nous délivrent une image de la populace extrêmement intéressante.

Cela fait quelque temps que, dans l’immense tiédeur de notre culture molle, je ne me retrouve pas. Au début, je me suis dit : « Bah, t’es juste devenu un vieux con. »

Peut-être.

Certainement.

Mais n’empêche. Sans dire que c’était mieux avant, je me suis rendu compte que tous mes émerveillements créatifs et artistiques étaient le fruit de personnes soit mortes de façon brutale et violente, soit cancel. Rien de neuf, rien de moins de 25 ans.

Et là, ça a fait tilt : à force de vouloir un monde dominé par des jugements de pouffiasses, et de couilles molles de gens bien-pensants, on a fini par créer des œuvres pauvres à l’image de ceux qui les jugeaient : de l’art de petit comptable. Qui joue au Scrabble le samedi avec leur mère en pyjama pilou-pilou devant la Star Ac’.

Le lien est pourtant évident : à demander des œuvres extraordinaires, on doit s’en remettre à des êtres extraordinaires. Pas des saints ni des démons. Des extra-ordinaires. Donc des gens littéralement hors normes. Mais si ça catalyse une forme de transcendance artistique, scientifique, ou aventurière, le pendant est que ces gens sont tout sauf tièdes. Ce sont des tarés, au minimum. C’est le tarif, ma bonne dame.

Et c’est là que ça coince. Quand on a filé le droit à des technocrates et des beaufs de juger la vie des créatifs pour savoir si oui ou non ils étaient en droit d’exister, avec la petite grille de lecture de leur vie de merde de plebeus tatoués avec le nom de leur gosse et sa date de naissance en chiffres romains sur les clavicules, des fois qu’ils oublient que Jean-Kylian est né pile neuf mois après le 15 août de leurs vacances en camping 4 étoiles en Dordogne, faut pas s’étonner que les « génies » soient Gims, Kendji Girac ou Sandrine Rousseau. The fucking downward spiral.

Quand les tribunaux d’instagram et de twitter ont commencé à juger la vie de ceux qui ne sont justement pas normaux pour sortir des trucs de mutants, bah, ils ont jugé la vie de mutant qui allait avec. Et ils se sont fait cancel, les mutants.

Et c’est là que le bât blesse. Il faut évidemment comprendre qu’intrinsèquement, les génies sont des tordus. Pas obligatoirement, mais souvent plus que de raison. Et les Social Justice Warriors, cette nouvelle inquisition espagnole, que tonton dodolf aurait applaudit, ont tout fait pour rendre le monde bien lisse.

Propre.

Chiant.

Les idoles des 70’s, des 80’s et des 90’s étaient des tarés et des drogués, névrosés to the core, ou mégalos, sociopathes et autres autistes maniaques. Mais c’étaient des génies. Layne Staley. Karen Carpenter. David Carradine. Patrick Dewaere. Janis Joplin. Jimi Hendrix. The Doors. Et je ne parle pas des ultra-cancels comme Depardieu, Hulot, ou encore récemment de notre Patriiiiiiick national. Ils étaient tout sauf des modèles de mesure. Leur appliquer comme prérequis pour être un créatif une analyse de vie de chef du service compta du service postal de la sous-préf’ du Loiret, c’est pas ultra malin.

Si l’on applique la grille d’évaluation des ressources humaines de 2026 à l’histoire de la création, le verdict est sans appel. On vide le Louvre, on ferme Orsay, on brûle la moitié des bibliothèques et on efface 95 % de la discographie rock et rap du siècle dernier.

C’est littéralement avoir comme test d’admission en NBA de ne pas dépasser la taille moyenne d’un Pygmée. Les matchs seront pa-ssio-nants…

On a laissé des hystériques nous dicter leur vision parfaite du monde sur fond de French Theory.

Et la French Theory, c’est le néant comme finalité.

Le néant.

Normalise le néant, deviens le néant.

Bref, mes artistes, je les aime outranciers, blindés à l’héroïne et dépressifs, une paille dans le nez et une pompe dans le bras, en train de picoler du jus de bagarre pendant qu’ils se font pomper le nœud par des groupies.

Hors normes.

Decadents


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